The United Nations Office for Project Services (UNOPS)
« Retourner à Gaza était une évidence » : entretien sur le front de lutte antimines à Gaza
Un an après avoir survécu à une attaque à Gaza, Joel Fournet, conseiller principal en sécurité sur le terrain pour l’UNOPS, mène une réflexion sur le coût personnel du conflit et les raisons qui le poussent à continuer un travail aux enjeux élevés en aidant à rendre plus sûrs des lieux parmi les plus dangereux au monde.
Il y a un an, un bâtiment résidentiel des Nations Unies a été attaqué à Deir al Balah, à Gaza. Joel Fournet, conseiller principal en sécurité sur le terrain pour l’UNOPS, a été touché personnellement par cet incident tragique.
Dans cet entretien spécial, Joel partage les raisons qui le poussent à continuer sa mission, malgré les risques. Son travail est un aspect essentiel des efforts déployés par l’UNOPS pour fournir aux Nations Unies et à d’autres partenaires de solides capacités opérationnelles nécessaires pour réduire les risques posés par les engins explosifs et leurs répercussions.
Grâce à ce travail crucial, et en collaboration avec le Service de la lutte antimines des Nations Unies et d’autres partenaires de diverses régions du monde, l’UNOPS améliore la sécurité et favorise le relèvement de communautés vulnérables dans des environnements fragiles ou touchés par un conflit aux quatre coins du monde.
En mars 2025, une tragédie s’est produite dans un lieu d’hébergement de l’UNOPS à Deir al Balah, tuant un membre de l’équipe et blessant grièvement cinq autres personnes, dont vous-même. Vous et vos collègues avez connu la douleur de perdre un collègue alors que vous vous remettiez de vos propres blessures. Où avez-vous trouvé la force de continuer ?
La solidarité est ce qui a fait notre force. Nous devions affronter le chagrin, les blessures et le choc alors que la situation n’avait pas changé. Ce qui nous a permis de continuer, c’est le soutien mutuel et le sentiment commun de responsabilité à l’égard de nos collègues et des populations que nous aidons. Cette résilience collective nous a permis de traverser cette période très difficile.
Vous êtes retourné sur le terrain rapidement après avoir été blessé. Quel a été l’élément moteur ou le moment précis pendant votre rétablissement qui vous a fait dire : « Je dois reprendre le travail tout de suite » ?
Pour moi, retourner à Gaza était une évidence. Dans mon rôle, il était important de continuer à soutenir une population qui endure d’immenses souffrances tout en faisant preuve d’une résilience extraordinaire chaque jour. Le fait d’y retourner était un moyen de rester utile, d’être aux côtés de mes collègues et de partager les mêmes réalités. Il était également important de montrer aux membres du personnel du pays que même dans une période exceptionnellement difficile, je les aiderais à faire face à toutes les difficultés. Dans le même temps, retourner à Gaza traduisait un profond sentiment de responsabilité à l’égard des personnes de l’équipe qui avaient été grièvement blessées et de notre collègue qui avait perdu la vie lors de cet incident tragique, il s’agissait aussi de rendre hommage à leur dévouement et à leur sacrifice.
Pour moi, retourner à Gaza était une évidence. Dans mon rôle, il était important de continuer à soutenir une population qui endure d’immenses souffrances tout en faisant preuve d’une résilience extraordinaire chaque jour. »
Pour un public général qui ne connaîtrait pas les particularités de la lutte antimines, pouvez-vous expliquer de quelle manière votre travail protège les communautés et profite à d’autres activités humanitaires à Gaza ?
La lutte antimines crée les conditions qui permettent l’intervention humanitaire. En réduisant les risques liés aux engins explosifs et en fournissant des conseils en matière de sécurité, nous aidons à protéger les populations et permettons au personnel humanitaire de se déplacer, d’accéder à des communautés et d’acheminer l’aide de façon plus sûre.
Lorsque vous enfilez votre équipement de protection chaque matin, qu’est-ce que vous vous dîtes lorsque vous pensez au rapport entre les risques auxquels vous vous exposez et les bénéfices de votre travail pour une communauté ?
Nous avons toujours conscience des risques, mais la priorité reste de faire du bon travail et de protéger l’équipe, et c’est sur ça que je focalise mon attention. Ce qui donne du sens aux mesures de précaution et aux procédures, c’est de savoir qu’elles contribuent directement à la sécurité des populations et à l’accès humanitaire.
L’incident de mars 2025, conjugué aux risques et aux restrictions d’accès, rend plus difficile l’accès à toute la bande de Gaza. Lorsque vos équipes ne peuvent pas accéder à une zone, qu’advient-il des communautés qui attendent qu’une zone soit évaluée ? Comment l’accès sûr de votre équipe influe-t-il sur la survie des personnes que vous aidez ?
Lorsque l’accès à une zone est restreint, les communautés restent dans l’attente. Les zones non sécurisées limitent les déplacements, retardent l’arrivée de l’aide et augmentent les risques pour les populations qui n’ont peut-être pas d’autre choix que d’entrer dans des zones dangereuses. L’accès sûr des équipes de lutte antimines peut faire une différence immédiate pour la sécurité des personnes et leur survie au quotidien.
Lorsque le travail sera terminé, vous rentrerez chez vous ou vous retrouverez une nouvelle mission et un nouveau lieu de travail. Vos collègues sur place n’ont pas nécessairement d’option équivalente. Comment travailler aux côtés de collègues palestiniennes et palestiniens a-t-il façonné votre perspective, et qu’avez-vous appris de leur résilience ?
Travailler en étroite collaboration avec des Palestiniennes et des Palestiniens a été très instructif. Beaucoup continuent de travailler malgré des pertes personnelles et une incertitude permanente. Leur résilience, leur professionnalisme et leur dévouement rappellent quotidiennement l’importance de l’expertise locale et de la force humaine dans les opérations humanitaires.
À quoi ressemble une bande de Gaza « sûre et digne » pour vous ?
Dans une bande de Gaza sûre et digne, la population peut se déplacer sans craindre de trouver des engins explosifs, les organisations humanitaires peuvent intervenir sans interruption, et le relèvement peut commencer dans des conditions plus sûres. La lutte antimines n’est pas une solution en soi, mais c’est une étape essentielle vers la dignité et la sécurité.
Joel Fournet
Joel Fournet est conseiller principal en sécurité sur le terrain pour l’UNOPS. Rattaché au Groupe thématique de la paix et de la sécurité de l’organisation, il appuie le Service de la lutte antimines des Nations Unies dans le Territoire palestinien occupé. Travailleur humanitaire chevronné, il possède plus de 15 années d’expérience dans les domaines de la lutte antimines et de la coordination de la sécurité humanitaire, notamment en République centrafricaine, à Gaza, en Ouganda et en Ukraine. En outre, Joel a été conseiller en matière de sécurité pour l’Afrique, toujours au sein du Groupe thématique de la paix et de la sécurité de l’UNOPS, ce qui l’a amené à soutenir des opérations plurinationales dans la région d’Abyei, au Burkina Faso, en Colombie, en Éthiopie, en Iraq, au Mali, au Nigéria, au Sahara occidental, en Somalie, au Soudan, au Soudan du Sud et en Syrie en soutien au Service de la lutte antimines des Nations Unies.